Biographie

Les lignes qui suivent se basent surtout sur la « Vita beatae Julianae » (Vie de la bienheureuse Julienne), dont l’auteur s’est informé auprès des personnes les plus proches de la sainte, Eve de Saint-Martin, en particulier.

1. Contexte et origines

C’est la fin du XIIème siècle, de nouveaux appels se font entendre: l’appel doux et tendre de François qui se désole de voir que «l’Amour n’est pas aimé»; l’appel fort et exigeant de Dominique qui invite ses frères à prêcher et enseigner… Il est temps car un monde nouveau naît et croît: celui des villes absorbées par les soucis de la fabrication et du commerce.

La foi jaillit en sources nouvelles. Dans de nombreux cloîtres, moines et moniales vivent au rythme d’une vie rendue à ses exigences originelles par saint Bernard. Issus du milieu urbain ou du terroir paysan, des jeunes répondent aux appels vibrants de François et de Dominique; ils font le choix d’une vie pauvre et offrent aux habitants de ces villes en expansion le spectacle d’une vie consacrée à la prédication par l’exemple et par la parole.

Les femmes ne sont pas en reste dans la grande quête spirituelle de ce XIIe siècle finissant. Il y a celles qui choisissent le cloître; mais il en est qui veulent réaliser leur vocation au sein de la société urbaine; certaines se retirent dans d’étroites recluseries, à l’ombre des clochers des paroisses et des collégiales; d’autres se regroupent dans des maisons où elles partagent la vie béguinale; d’autres enfin s’associent dans des communautés vouées au secours des pauvres et au soin des malades. C’est dans ce milieu de recluses, de béguines et de moniales qu’évoluera Julienne de Cornillon.

Les orphelines

En 1192, des manants de Retinne, Henri et sa femme Frescende, demandent au prêtre (vraisemblablement un certain Everelinus, curé de Fléron) de baptiser leur deuxième petite fille, Julienne. Quelques printemps suffiront, hélas! pour que la même église retentisse, à deux reprises, des tristes accents de la liturgie des défunts. Henri et Frescende, descendus dans la tombe, laissent derrière eux deux jeunes existences qu’il faudra bien confier à d’autres mains… Le choix des proches se porte sur la maison de Cornillon, à l’entrée de Liège, lorsque, venant de Retinne et des hauteurs du Plateau de Herve, on se rend vers la Cité.

Cornillon

Les prémontrés y étaient installés depuis 1124. A côté de l’abbaye norbertine, dès le début du XIIe siècle, une maison s’est ouverte pour accueillir des lépreux. La lèpre était présente dans nos régions à cette époque mais il semble que d’autres affections lui aient été assimilées. Le nombre des malades qu’accueillait cette maison ne devait pas être très élevé (une vingtaine tout au plus, semble-t-il).

La léproserie de Cornillon comprenait en fait quatre parties: deux pour les frères et les sœurs en bonne santé (haitis); ils avaient à s’occuper des deux autres, réservées aux frères et aux sœurs malades (méseaux). Tous, sains et malades, participent à l’administration de l’hospice.

Dès 1176, l’institution se trouve bien implantée et reçoit de la Cité son premier règlement. Frères et sœurs sont sensés adopter la vie communautaire et pratiquer la mise en commun des biens. En entrant à Cornillon, ils se dépossédaient de leur avoir qu’ils confiaient à l’hospice pour le soin des malades.

Les offices religieux étaient assurés par quelques frères résidant dans la maison. L’autorité civile et l’autorité religieuse prétendent toutes deux s’exercer sur la léproserie de Cornillon. C’est la source de tiraillements, voire de conflits ouverts. Tout cela n’empêche pas la maison de jouer son rôle et de justifier la devise évangélique que l’on trouve sur le sceau de l’institution: « Infirmus fui et visitastis me » (J’étais malade et vous m’avez visité).

2. Portrait spirituel de sainte Julienne

Une sœur, Sapience, est chargée de l’instruction et de la formation de Julienne et d’Agnès, sa soeur. L’auteur de la Vita, notre source principale, signale que les circonstances ont fait de Julienne une petite fille grave, portée vers la vie intérieure, réceptive à ce qu’on lui enseigne. Fille de son temps, elle écoute les récits tirés de la vie des saints. Julienne se tourne vers les occupations les plus humbles. Elle s’active bientôt à la boverie, la ferme de la communauté. Elle trait les vaches. Fermière novice, elle n’échappe pas aux indélicatesses de ces animaux qui, à l’occasion, la précipitent dans le fumier.

Elle aime méditer et lire. Elle maîtrise les Ecritures en français et en latin. Elle se tourne volontiers vers les livres de saint Augustin et les écrits de saint Bernard. De ce dernier, qu’elle affectionne tout particulièrement, elle étudie par cœur une vingtaine de sermons de la dernière partie du commentaire sur le Cantique des Cantiques. «Elle aimait tout particulièrement les cantiques d’amour, précise l’auteur de la Vita, car le langage d’amour lui appartenait, à elle qui aimait.»

Elle réserve ses entretiens aux simples et aux petits, se met à leur portée. Cette répulsion à l’égard de toute forme de vantardise est bien dans la ligne de l’enseignement de saint Bernard sur les degrés de l’humilité.

Si Julienne rejette toute prétention, elle n’en a pas moins une certaine culture. Nous n’en saurons cependant pas davantage que ce qui est indiqué plus haut sur l’étendue de son savoir. Il dépasse évidemment celui du commun des mortels de son temps, mais rien n’autorise à l’assimiler à celui des plus grands esprits de son époque

De ses premiers temps à la boverie date une affection profonde à l’égard de l’Eucharistie; cette affection plonge Julienne dans une oraison qu’elle voudrait ne jamais interrompre. A la boverie, Julienne se recueille dans un oratoire à l’heure de la messe; elle s’y associe mentalement faute de pouvoir y assister.

La communion plonge Julienne dans le plus doux des bonheurs; elle souhaite la savourer en silence «au moins huit jours durant». L’attitude de Julienne rejoint celle des femmes pieuses de son temps. En effet, ces femmes sont généralement animées par une telle piété eucharistique que Jacques de Vitry peut écrire: «Parmi les saintes femmes, il en est pour qui l’Eucharistie est non seulement douce au cœur, mais encore suave à la bouche. Il en est aussi qui courent au-devant de l’Eucharistie et ne trouvent ni apaisement, ni repos, si elles ne reçoivent la communion.» Julienne préfère ne pas attirer l’attention sur sa piété eucharistique et s’en tient aux pratiques habituelles.

Julienne s’adonne à tous les travaux jusqu’à l’épuisement de ses forces. Puis la maladie l’oblige à les interrompre. L’auteur de la Vita insiste sur cette extraordinaire capacité de renoncement qui fit jeûner Julienne de l’adolescence à la mort. Elle se contente d’un repas quotidien, pris chaque soir mais souvent aussi dérisoire que peut l’être une simple poignée de petits pois cuits à l’eau.

Julienne est très attachée aux saints, plus encore à la Vierge Marie. Elle suit attentivement le cours de l’année liturgique, émue de revivre ainsi l’œuvre de la Rédemption. Elle répète très souvent le «Je vous salue Marie» en y ajoutant le «Voici la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon ta parole». Julienne s’attache d’ailleurs à répandre dans les couvents et béguinages la récitation du Magnificat auquel elle attribue une efficacité toute particulière.

Selon son biographe et contemporain, trois réalités ont épuisé les forces de Julienne: le travail effectué à la boverie, le souvenir de la Passion du Christ, l’intensité de son amour à l’égard du Créateur.

Julienne nous apparaît donc dès l’abord comme une femme désireuse de prendre la dernière place et de vivre sa foi avec un cœur de pauvre, ainsi que Marie dont elle peut chanter le Magnificat en interprète autorisée.

3. «Fioretti» de sainte Julienne de Cornillon

Le biographe nous présente un véritable florilège d’anecdotes qui mettent en évidence un “sixième sens” spirituel de Julienne, mais aussi les nombreux contacts qu’elle entretient avec toute une série de pieuses personnes, en particulier avec Eve, recluse à l’église de Saint-Martin. Cette dernière est, à n’en pas douter, le témoin qui a fourni le plus d’informations à l’auteur de la Vita. Recluse (il y en avait comme elle auprès de nombreuses églises du diocèse) elle était tenue à une vie chaste et retirée du monde, soumise à un supérieur nommé par l’évêque. Sans doute s’agit-il de Jean de Lausanne.

On connaît le culte rendu aux reliques, durant le Moyen Age; Julienne évite les pièges des imposteurs. Un «grand prince» et un ami personnel de Julienne avaient été incités à partir pour la Terre Sainte; on leur avait fait miroiter que, grâce à cette expédition, ils tomberaient en possession de la colonne de la flagellation et du fouet qui avait frappé le Christ. Julienne conseille à cet ami de ne pas ajouter crédit à ces leurres et de renoncer à son projet de départ. Cet avis est suivi. Quand enfin parviennent des informations, il s’avère que la colonne est «si grande qu’on ne pourrait la ramener»; quant au fouet, Julienne le dénonce comme un vulgaire objet qui ne mérite aucune vénération. L’enquête aboutit effectivement à démontrer la supercherie… Julienne n’est vraiment pas encline à se laisser dominer par l’imposture et l’illusion.

4. La prieure de Cornillon

Sapience, qui avait assuré la formation de Julienne, fut longtemps prieure des sœurs. A sa mort, les suffrages de la communauté se portent sur Julienne qui n’accepte cette charge que par esprit d’obéissance.

Julienne met ces sœurs en garde pour qu’elles abandonnent leurs fréquentations masculines. Comme elles font la sourde oreille, elle leur adresse des reproches plus sévères tout en maintenant sa sollicitude. Elle se fait énormément de souci au sujet de leur salut. Ces dernières et leurs complices se mettent à haïr Julienne. Ils la diffament et l’épient. Ils trouvent des gens pour prêter l’oreille à ces propos calomnieux. C’est une véritable persécution à laquelle Julienne répond par la patience et la bienveillance, confortée qu’elle est par Godefroid, le prieur des frères.

En 1237, la mort ôte à Julienne le soutien fidèle de Godefroid. Une fois celui-ci disparu, Cornillon va vivre des temps troublés. Un frère hostile à Julienne est désigné pour succéder à Godefroid. Devenu prieur, le personnage profite de sa position pour contrer Julienne avec acharnement. Il veut d’abord prendre en main l’ensemble des papiers et documents officiels concernant tous les biens de la maison, ceci dans l’intention d’en user à sa guise. Julienne se refuse à lui livrer les documents qu’elle possède. Elle les conserve chez elle avec l’accord et l’appui des sœurs les plus fiables de la communauté. Du coup, le prieur en question et ses partisans se plaignent auprès de la Cité de Liège. Ils accusent Julienne d’avoir dérobé ces documents et d’avoir remis une forte somme à l’évêque «en vue de l’établissement d’une certaine fête solennelle». Du coup, les citoyens de Liège, irrités par ce qu’ils entendent dire, pénètrent à Cornillon avec les ennemis de Julienne, forcent son oratoire mais ne trouvent pas les documents «qui se trouvaient pourtant bien en vue dans un coffret». Ils dévastent les lieux et s’en prennent à deux religieuses qu’ils accusent de cacher Julienne, laquelle, en effet, a pu trouver un refuge sûr.

Informé de ces événements, Jean de Lausanne, chanoine du chapitre de Saint-Martin, met son domicile à leur disposition et décide d’aller dormir dans la collégiale. Ce séjour à Saint-Martin va se prolonger durant trois mois. Robert de Thourotte, ancien évêque de Langres, évêque de Liège depuis 1240, ne peut ignorer ce qui se trame. Il s’en va rencontrer Julienne à Saint-Martin et lui recommande de ne pas quitter l’endroit avant qu’il ne soit parvenu à faire toute la lumière sur cette affaire. Il envoie des «hommes discrets et prudents» pour faire enquête sur la façon dont le prieur a été désigné et a, depuis son élection, traité les intérêts spirituels et temporels de Cornillon. Les délégués de l’évêque mettent à jour les entourloupes dans la désignation du prieur et puis les exactions qu’il a commises. L’évêque ne peut dès lors que déposer ce prieur (il l’envoie à la léproserie de Huy). Et Julienne de revenir dans sa maison avec ses compagnes.

C’est sans doute à ce moment, en 1242, que la maison de Cornillon est soumise à un nouveau règlement édicté par Robert de Thourotte. Ce règlement va dans le sens de la réforme que Julienne appelle de ses vœux. Les circonstances ne sont guère favorables à la désignation sereine d’un nouveau prieur. C’est Jean, un frère jeune et à l’abri de tout soupçon qui est désigné. Si Julienne approuve ce choix, elle ne peut que compatir au sort du nouvel élu dont elle pressent les épreuves futures. Robert de Thourotte veille également à ce que Julienne dispose d’un nouveau logement, moins inconfortable et mieux situé. Les frais occasionnés sont pris en charge par Jean de Lausanne et Eve de Saint-Martin. Nombreux sont alors les visiteurs issus du clergé ou de la haute société qui viennent trouver Julienne et se recommander à ses prières.

Cet engouement blesse l’humilité de Julienne. Mais peut-elle congédier des évêques? Or, parmi les visiteurs, on en compte deux: Guiart de Laon, théologien très renommé, évêque de Cambrai; et Robert, l’évêque de Liège. Julienne met ces contacts à profit pour gagner Robert de Thourotte à la cause d’une solennité nouvelle en l’honneur du Corps et du Sang du Christ.

5. L’exil

La mort de l’évêque de Liège, Robert de Thourotte, prive Julienne de son principal protecteur. Ses adversaires vont reprendre l’initiative. Ce n’est pas le nouvel élu au siège épiscopal, Henri de Gueldre, qui contrariera leurs desseins: à peine est-il désigné (octobre 1246) qu’il abandonne Cornillon à l’administration civile de la Cité! L’ancien prieur réintègre la maison comme simple frère, tandis que Jean est écarté et que la charge de prieur est confiée à un prémontré de l’abbaye voisine. Julienne tâche de maintenir le moral des sœurs fidèles et d’encourager le jeune prieur à rester au poste. Mais l’ancien prieur est bientôt rétabli dans ses fonctions. Voilà Julienne en fort mauvaise situation. Elle ne peut que refuser d’obéir à ce supérieur indigne. Plus tard, quand on interrogera Julienne au sujet de ses conflits avec le prieur de Cornillon, en sous-entendant que son attitude n’avait pas été à l’abri de tout reproche, elle répondra: «Je voudrais que vous sachiez que je ne me suis jamais écartée de la voie de l’évangile à l’égard du prieur, lorsqu’il me tourmentait et me brimait. Sans doute savez-vous également que pour rien au monde je n’aurais prononcé un mensonge ou comploté quoi que ce soit contre lui que ma conscience pourrait me reprocher.»

Les pressions se multiplient pour l’obliger à quitter la maison. Les citoyens de Liège, montés contre elle, envahissent à nouveau Cornillon. Armés de toutes sortes d’instruments, ils détruisent son oratoire tandis qu’elle se réfugie dans le dortoir. Julienne ne peut plus rester à Cornillon. Sa liberté est menacée par les partisans du prieur; sa vie elle-même est en danger. Elle fait connaître sa décision aux sœurs qui lui restent fidèles: «Vous voyez que je ne puis rester plus longtemps dans cette maison alors que la haine de mes ennemis est toujours plus forte et qu’ils semblent vouloir me persécuter jusqu’à la mort. Je provoquerais la colère et la fureur de ceux qui me persécutent. Je ne veux pas être trouvée coupable aux yeux de Dieu pour avoir provoqué ma mort. Il faut donc que je m’éloigne d’ici et que je cherche domicile ailleurs.»

Le départ

Julienne quitte alors (1248) Cornillon avec quelques religieuses. Elle est sans argent. Elle répond à ceux qui l’interrogent sur ses moyens d’existence: «Dieu nous aidera et, si c’est nécessaire, deux courageuses parmi nos sœurs iront mendier aux portes.»

Elle séjourne d’abord à Robermont, abbaye qui s’était reconstituée en 1244 grâce à des moniales cisterciennes venues du Val-Benoît. C’est d’ailleurs au Val-Benoît qu’elle se rend ensuite pour être enfin accueillie au Val Notre-Dame, non loin de Huy. Toutes ces maisons, de fondation récente, sont filles de Cîteaux…

Reste que le prieur ne lâche pas prise: il intrigue et fait pression sur chacune de ces communautés pour que Julienne ne puisse y demeurer. Elle se résout à prendre le chemin de Namur. Et de dire à celles qui partagent son sort: «Allons à Namur où l’on a l’habitude d’accueillir ceux que l’on chasse de leur patrie.» Voilà donc Julienne et ses compagnes – Agnès, Ozile et Isabelle – prenant le chemin de l’exil, condamnées à mendier un asile, sans revenus, bien loin de leurs proches. Dans ces épreuves, Julienne se révèle d’une grande force, ce qui étonne notre auteur: «Qui aurait cru en effet à une telle force de constance chez ce sexe fragile et ce corps presque inutile?»

Namur

Julienne et ses sœurs arrivent à Namur «mais il n’y a pas de place pour elles à l’hôtellerie». Elles trouvent donc refuge chez des béguines pauvres; elles demeurent chez elles quelque temps et connaissent le dénuement. Imène de Looz, abbesse cistercienne du Val Saint-Georges à Salzinnes, sœur de l’archevêque Conrad de Cologne, «renommée pour sa grande sagesse et sa grâce», s’intéresse au sort des exilées. Issue de la grande noblesse (la famille des comtes de Looz), elle bénéficie de nombreux appuis qui seront fort utiles à Julienne. Elle prend contact avec l’archidiacre Jean qui administre cette partie du diocèse de Liège, et lui expose la situation de Julienne et de ses sœurs. Cet archidiacre «qui avait l’habitude de secourir des béguines pauvres» s’émeut de leur situation. Il met à leur disposition la maison qu’il possède près de l’église Saint-Aubain. L’archidiacre fait alors construire un hospice pour les sœurs pauvres et malades; il accorde à Julienne un lopin de terre jouxtant cet hospice et l’église Saint-Symphorien pour y construire une habitation. Et, grâce aux dons des fidèles, une petite maison abrite bientôt les sœurs. Elles peuvent y mener une vie pauvre, certes, mais elles sont soutenues par les aumônes et la bonne grâce des Namurois.

Décidément, les interventions d’Imène se révèlent efficaces puisqu’elle obtient de la maison de Cornillon une rente annuelle qui sera versée aux religieuses réfugiées à Namur.

Salzinnes

Guiart, l’évêque de Cambrai, semble, lui aussi, s’intéresser à leur sort puisqu’il conseille à Julienne et à ses compagnes de se placer sous l’autorité d’Imène. Elles éviteraient de cette manière qu’on ne les accuse de vivre sans situation clairement définie. Agnès et Ozile, deux des compagnes de Julienne, meurent sur ces entrefaites et sont ensevelies à Salzinnes. Il ne reste plus qu’Isabelle, qui convainc Julienne d’aller vivre à l’abbaye de Salzinnes, trouvant superflu de maintenir une maison pour deux religieuses. Les deux sœurs se rendent à Salzinnes. L’abbesse les reçoit avec beaucoup d’affection et met à leur disposition une pièce très spacieuse. Julienne refuse tous ces égards et supplie qu’on l’installe, telle une recluse, dans un petit logis près de l’église.

Lors du séjour de Julienne à Salzinnes, un clerc débauché se livre à ses désordres dans une maison proche de l’abbaye. L”‘impératrice de Namur” (effectivement, la comtesse Marie de Brienne est l’épouse de Baudouin de Courtenay, dernier empereur latin de Constantinople) l’apprend et ordonne la destruction du lupanar. Du coup, les Namurois s’emportent contre leur comtesse et contre la maison de Salzinnes qui, pensent-ils, l’a conseillée. Julienne est consternée.

Sur ces entrefaites, Isabelle meurt à son tour; elle aura sans doute été l’amie la plus chère au cœur de Julienne.

En 1251, avec l’arrivée à Liège de Hugues de Saint-Cher comme légat du Saint-Siège, l’institution de la fête reprend. Ancien prieur des dominicains de Liège, il était de ceux qui avaient approuvé l’établissement d’une telle fête lors des toutes premières consultations en 1230. Sollicité de l’établir officiellement, il fixe la fête après l’octave de la Pentecôte et chante la Messe pontificale dans l’église Saint-Martin. Le 20 décembre 1252, Hugues de Saint-Cher rend la fête obligatoire dans tout le diocèse de Liège et le décret est approuvé et confirmé le 30 novembre 1254 par le légat Pierre Caputius, cardinal.

Les troubles se poursuivent à Namur. Le peuple projette de brûler le Val Saint-Georges. La comtesse enjoint à Imène de quitter l’abbaye avec sa communauté jusqu’à ce que le tumulte se dissipe. Julienne dénonce ces illusions et, lorsque la communauté doit se disperser, elle donne libre cours à sa douleur. Elle crache du sang et ne s’arrêtera plus de le faire jusqu’à sa mort.

Les événements donnent raison à Julienne: la comtesse Marie rendue impopulaire par des mesures qui ne profitaient qu’à l’empire de Constantinople au détriment des Namurois, est chassée en décembre 1256. Pour les religieuses compromises à ses côtés, il faut de nouveau partir… Imène, après la dispersion de sa communauté, emmène Julienne à Fosses où Robert de Thourotte était mort dix ans plus tôt. Un chanoine, qui exerce les fonctions de chantre à la collégiale Saint-Feuillen de Fosses (aujourd’hui Fosses-la-Ville), l’y accueille dans une recluserie jouxtant la collégiale. Julienne y vivra deux ans (1256-1258) en compagnie d’Ermentrude, une soeur venue de Cornillon.

La fin est proche… Julienne est malade et doit s’aliter. Voyant venir sa fin, elle demande l’assistance de Jean de Lausanne. Veut-elle lui révéler des secrets longtemps gardés? Mais ni Jean ni ses proches de Liège ne viendront la voir: la guerre menace le comté de Namur, et il semble qu’ils n’aient pas pris cette maladie au sérieux. Julienne l’avait prédit: aucun de ses amis les plus chers ne serait présent à son trépas. Elle ne pourra révéler à personne des « secrets de son cœur », trop pudique pour les communiquer à des personnes qui n’avaient pas partagé avec elle les heures les plus cruciales de son existence. Elle répond aux personnes qui lui annoncent sa mort : «Je ne vais pas mourir, mais vivre.» Comment ne pas penser à cette dernière parole de Thérèse de Lisieux: «Je ne meurs pas, j’entre dans la vie!»

Pour son biographe, elle mourra vierge mais aussi martyre car, comme l’enseigne saint Bernard, elle a voulu parcourir un chemin long et éprouvant en portant sa croix pour l’amour de l’éternel Crucifié. Le carême 1258 s’achève; le samedi saint, Julienne dit à la sœur Ermentrude: «Demain, il me faudra aller à l’église et y faire mes adieux; jamais durant cette vie périssable je n’ai éprouvé autant le besoin de me rendre à l’église.» On l’y conduit donc le lendemain; après avoir entendu les matines et plusieurs messes, elle reçoit la communion des mains de son hôte, le chantre, puis elle regagne l’endroit où elle prie et demeure à l’église jusqu’au soir. Elle est alors reconduite dans sa maison où, «toute en pleurs répandue», elle reçoit les derniers sacrements. Elle mourra deux jours plus tard.

Vient enfin “le jour où brille la lumière sans fin” (5 avril 1258). lmène, plusieurs moniales, le chantre de Fosses, Ermentrude et quelques proches sont à son chevet. Son état d’extrême faiblesse exclut qu’elle puisse communier, mais Imène suggère qu’on lui présente le Saint-Sacrement. Julienne refuse, considérant que ce n’est pas au Seigneur de venir à elle mais à elle d’aller à Lui. Pourtant, le chantre, en ornements blancs, apporte le Corps du Seigneur. Lorsque Julienne entend résonner la clochette annonçant la venue du Saint-Sacrement, elle se redresse dans son lit; on lui présente alors l’hostie: «Voici, Madame, votre Sauveur, qui pour vous a daigné naître et mourir. Priez-Le pour qu’Il vous défende contre vos ennemis et soit votre guide.» Julienne, fixant le Saint-Sacrement, répond: «Amen! et qu’il en soit de même pour Madame!» Ainsi souhaite-t-elle à Imène de partager avec elle les bienfaits spirituels qu’elle a connus. Après avoir articulé ces derniers mots, Julienne, âgée de 66 ans, meurt un vendredi, à l’heure même où Jésus remit l’esprit.

Le vendredi de l’octave pascale…

Après une nuit de veille et de prière, la messe est célébrée pour la défunte à l’église de Fosses. Ensuite, son corps est emmené sur un chariot à l’abbaye de Villers, selon son désir, «par son fidèle ami Gobert». Curieusement, ce personnage est nommé ici pour la première fois, et pourtant c’est lui que Julienne a chargé d’exécuter ses dernières volontés. Gobert, comte d’Aspremont, avait appartenu autrefois à la haute chevalerie française et serait apparenté à Robert de Thourotte. Un de ses frères fut évêque de Metz. Renonçant au monde, Gobert avait rejoint les fils de saint Bernard à l’abbaye de Villers. Il mourra en 1263 en odeur de sainteté (la fête de ce “bienheureux” est célébrée le 20 août).

Le cortège funèbre est accompagné par Imène et les siens. A Villers, le corps de Julienne est traité avec beaucoup de respect, il est veillé par les moines jusqu’au lendemain, jour du Seigneur. Ce jour-là, un clerc arrivé à l’improviste fait une prédication admirable sur ce Sacrement de l’Autel que Julienne avait tant aimé… Il est d’ailleurs notable qu’à Villers, la fête du Saint-Sacrement se célébrait depuis plusieurs années. Après la messe et les rites d’adieu, le corps de Julienne est enseveli derrière le maître-autel de l’église conventuelle où étaient déjà déposés les restes d’autres saints de l’abbaye.

Sainte Julienne ?

La réputation de sainteté de Julienne fut donc précoce. Le montrent bien cette sépulture et la rédaction de sa Vita quelques années plus tard. Même si elle n’a pas fait l’objet d’une canonisation formelle, la tradition est cependant constante dans l’affirmation de cette sainteté. Des actes pontificaux de 1599 et de 1698 font allusion à «sainte Julienne» et accordent des indulgences à ceux qui la vénèrent. Au XVIIIe siècle, Jean-Théodore de Bavière, prince évêque de Liège, introduit sainte Julienne dans le bréviaire liégeois. Au XIXe siècle, les évêques belges ont prié le pape d’étendre ce culte à l’Eglise universelle mais n’en ont obtenu qu’une reconnaissance. Tout cela n’empêche pas que Julienne soit invoquée comme une sainte à part entière, ce qu’a d’ailleurs fait Jean-Paul II lors de son voyage en Belgique en 1985. Actuellement, il est prévu par le Missel Romain pour les pays francophones que cette fête soit célébrée en Belgique le 7 août (et non plus le 5 avril).

Ce texte reprend, pour une large part, le contenu de “Fêter Dieu avec Julienne de Cornillon”, paru aux Editions Fidélité en 1996 dans la collection “Sur la route des saints”, n°14. Nous remercions les éditions Fidélité de nous avoir autorisé à le reproduire ici.